Un palmarès et un cru contestés

Drôle de Palmarès, critiqué par beaucoup. Drôle de festival, où l’on a finalement peu parlé de cinéma. Vu de l’extérieur, en tout cas, bonne pioche pour le cinéma français, avec une palme d’or (« Dheepan », de Jacques Audiard) et deux prix d’interprétation (Vincent Lindon et Emmanuelle Bercot).

Les Français à l’honneur (AFP)

Cinq films français sur 19 en compétition ; deux prix et demi sur 7. Le palmarès 2015 serait-il une simple question d’arithmétique ? Difficile pourtant d’accuser le jury présidé par les frères Coen de partialité. Il a dû apprécier le côté thriller du film de Jacques Audiard, avec sa violence du début au Sri Lanka et de la presque fin dans une cité de la région parisienne, et son sujet si brûlant aujourd’hui, le sort des migrants en Europe. Au crédit de « Dheepan », aussi, ses interprètes, dont Jesuthasan Anthonythasan, qui fut lui-même dans une autre vie un Tigre tamoul.

Le Grand Prix du jury, qui va au « Fils de Saul », de Lázló Nemes, est sans doute le moins contesté. Ce premier long métrage, qui parvient à représenter l’extermination de masse d’Auschwitz sans trop la montrer, en se centrant sur un personnage, ce qu’il voit, ce qu’il vit (il veut enterrer décemment un jeune garçon qu’il présente comme son fils) est maîtrisé et percutant.

Beaucoup auraient voulu la palme pour « The Assassin », de Hou Hsiao-Hsien, plongée esthétique dans la Chine ancienne. Il obtient le prix de la mise en scène, pourquoi pas ?Tandis que le prix du scénario va à « Chronic », du Mexicain Michel Franco, dans lequel Tim Roth prend en charge des personnes en fin de vie : les images sont fortes mais le récit n’est pas si original.

Le prix d’interprétation masculine donné à Vincent Lindon pour « la Loi du marché » est rien moins que scandaleux. On peut vérifier sur les écrans l’art modeste et chaleureux de ce comédien engagé primé pour la première fois et pour qui ce prix « est politique ».

Pour les femmes, on ne sait pas trop pourquoi le prix est partagé entre Emmanuelle Bercot, qui fait face à un Vincent Cassel enragé dans « Mon roi », de Maïwenn, et Rooney Mara, certes très attachante dans « Carol », de Todd Haynes, mais inséparable de sa partenaire Cate Blanchett.

Pour ma part, je suis contente que « The Lobster », de Yorgos Lanthimos figure au palmarès avec le prix du jury. Cette vision de l’obsession du couple fait froid dans le dos en même temps qu’elle fait sourire.

Le cru 2015 a fait l’objet de nombreuses critiques. On peut regretter que le cinéma le plus audacieux ait été relégué dans les sections parallèles ou au contraire trouver dommage que le grand spectacle n’ait pas eu plus de place. On peut souligner aussi l’inspiration sombre de films alignant les deuils et les catastrophes. Mais on a quand même vu beaucoup d’œuvres intéressantes et partagé des vies diverses. Le jury était très content, ne soyons pas plus royalistes que les rois.

Renée Carton

Renée Carton