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Un palmarès bien balancé

Le jury présidé par Cate Blanchett s’en est bien tiré. Deux femmes au palmarès, sur les trois en compétition, mais pas trop haut placées pour qu’on ne crie pas au favoritisme féministe. Et tout le monde a apprécié « Une affaire de famille », le film du Japonais Kore-Eda qui a remporté la Palme d’or.

Cinquante ans après avoir activement contribué à l’annulation du festival, Jean-Luc Godard est toujours là. Et au palmarès pour son « Livre d’image » ! Avec une Palme spéciale créée pour « un artiste qui a repoussé les limites, qui cherche sans arrêt à définir et redéfinir le cinéma ». Un cinéma qui ne raconterait plus d’histoires, contrairement à « Pierrot le fou », image du festival 2018.

Hirokazu Kore-eda (AFP)

La Palme officielle elle, est allée, sans surprise ni contestation, au subtil « Une affaire de famille » d’Hirokazu Kore-eda, déjà récompensé à Cannes en 2013 par un prix du jury pour « Tel père, Tel fils ». Le film, dont la date de sortie n’est pas encore fixée, présente une famille en apparence ordinaire, aux prises avec la pauvreté. Mais les liens entre grand-mère, parents, enfants ne sont pas vraiment ceux qu’on croit. Une jolie réponse à tous ceux qui se demandent ce qu’est la famille aujourd’hui.

Spike Lee (Olivier Borde)

Le cinéma américain, lui aussi, est toujours dans la course. Pas celui des superhéros, bien sûr, ni d’un cinéma indépendant quelquefois narcissique. Celui d’une efficacité sans affèterie au service d’un récit et d’une cause. C’est « BlacKKKlansman », de Spike Lee, justement distingué par le Grand Prix. Le cinéaste s’est inspiré de l’histoire vraie d’un policier noir qui a infiltré le Ku Klux Klan, dans les années 1970 et fait un lien avec les événements de l’ère Trump et les victimes actuelles des suprémacistes blancs. « Nous vivons aujourd’hui des temps vraiment dangereux », a-t-il répété en recevant son prix, 27 ans après sa dernière venu à Cannes. Sortie du film le 22 août.

Le prix du jury va à un autre film de dénonciation, « Capharnaüm », de la Libanaise Nadine Labaki, dont le jeune héros, joué par un réfugié syrien recruté lors d’un casting sauvage, a ému nombre de festivaliers, qui lui auraient volontiers attribué la palme. Mais pour parler des enfants maltraités, des filles mariées de force, des immigrants clandestins exploités…, la réalisatrice charge la barque, au détriment d’une certaine cohérence.

Quatrième prix dans l’ordre d’attribution, le prix d’interprétation masculine (celui d’interprétation féminine arrive en 7e position !) va, ce n’est que justice, au « dogman » de Matteo Garrone, l’Italien Marcello Fonte. Dans le rôle d’un homme aux bonheurs simples, il fait sentir de façon quasi imperceptible l’évolution de son personnage, d’une certaine résignation à l’explosion. Et cela n’a pas dû être facile de jouer avec les chiens ! À applaudir en salles dès le 11 juillet.

Pour la mise en scène, la Pologne est à l’honneur, avec Pawel Pawlikowski et « Cold War », histoire d’amour en noir et blanc, de part et d’autre du rideau de fer, entre chants folkloriques vantés par le pouvoir communiste et jazz symbole de liberté quand on l’écoute à Paris. Une récompense là encore méritée. La sortie est programmée au 31 octobre.

Le prix du scénario a deux lauréats : Alice Rohrwacher pour « Heureux comme Lazzaro », fable aux beaux moments poétiques sur l’exploitation économique et la fin du monde rural, et Jafar Panahi pour « 3 Visages », réflexion menée non sans autodérision par le cinéaste iranien, reclus dans son pays, sur la création, la gloire et le poids des croyances traditionnelles (à voir dès le § juin). À noter que le cinéma italien est distingué deux fois alors que les films français, malgré des qualités diverses, sont cette fois absents du palmarès.

Paroles de femmes

Samal Yeslyamova (DR)

Enfin, le prix d’interprétation féminine va à l’actrice kazhake Samal Yeslyamova, qui joue une réfugiée kirghize dans « Ayka », du Kazhak Sergey Dvortsevoy (lauréat du prix Un certain regard en 2008, avec « Tulpan »). Cinq jours dans la vie d’une clandestine, à Moscou. Elle vient d’accoucher mais fuit la maternité pour tenter de trouver l’argent qu’elle doit à de dangereux prêteurs. Étouffant.

La palme a été remise à la jeune actrice par Ava DuVernay, membre du jury, et Asia Argento. Cette dernière a dénoncé une nouvelle fois Harvey Weinstein, qui l’a violé « ici-même, à Cannes », en 1997, elle avait 21 ans. « Et, a-t-elle ajouté, ceux qui parmi vous continuent à se rendre coupables de comportements inacceptables envers les femmes et indignes de cette industrie, et de n’importe quelle industrie, vous savez qui vous êtes. Plus important, nous savons qui vous êtes. Et nous ne vous permettrons pas de vous en sortir impunément. »

On citera encore la Caméra d’or (prix du premier film, toutes sections confondues), attribuée au Belge Lukas Dhont pour « Girl », très remarqué à Un certain regard (une adolescente de 15 ans, née garçon, rêve de devenir danseuse étoile) et qui sortira le 10 octobre.

À l’heure du premier bilan, des critiques se font jour quant au manque d’ambiance de cette édition 2018 : pas assez de stars et de paillettes, trop de films élitistes. C’est ce qu’on entend chaque année, en un peu plus fort. Mais les cinéastes, les auteurs, eux, disent merci au festival. Comme Kore-eda, pour qui Cannes est « un endroit où l’on reçoit beaucoup de courage ». Et de l’espoir.

Renée Carton

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