Frisson, chanson, mission

Pour faire frissonner le festival, il n’y a pas que la pluie, qui, pourtant, cette année, a fait plus que de la figuration. Il y avait aussi un ange, ou démon, exterminateur.

« Borgman », d’Alex van Warmerdam, premier film néerlandais en compétition depuis 1975, invite dans une riche et belle demeure où un homme à l’allure très ordinaire – au visage christique tout de même – va faire basculer la famille idéale – père, mère, trois angéliques enfants blonds et jolie fille au pair en prime. Quelques-uns ont préféré en rire, mais si toutes les interprétations sont possibles, la démonstration sur le mal qui peut prendre une allure très normale et ordinaire fait froid dans le dos.

Les frères Coen, toujours inspirés

Ce dimanche est aussi celui des chouchous du festival que sont les frères Coen, Ethan et Joel. On craignait la lassitude. Mais avec « Inside Llewyn Davis », ils réussissent une nouvelle fois à nous séduire en nous racontant une semaine dans la vie d’un chanteur folk, du côté de Greenwich Village en 1961.

Une certaine idée du mal

Le jeune homme est mis à rude épreuve par les deux auteurs-réalisateurs, qui mêlent joliment burlesque et émotion dans des images parfaitement construites. Oscar Isaac, qui joue et chante fort bien, est de presque tous les plans et Carey Mulligan est mille fois plus convaincante que dans « Gatsby ». Et que dire du chat ! L’engouement est peut-être générationnel, mais on ne serait pas étonné que le film figure au palmarès.

Desplechin et Amalric, toujours complices

Deuxième film français en compétition, « Jimmy P. » n’a pas fait l’unanimité. En choisissant de montrer une analyse en action, d’après « Psychothérapie d’un indien des plaines », le livre de Georges Devereux, Arnaud Desplechin n’a pas choisi la facilité. Certains admirateurs du cinéaste peuvent être déçus, reste que la confrontation du psy et de l’indien, de Mathieu Amalric (qui aurait pu être plus sobre) et de Benicio Del Toro, est passionnante.

Le festival a aussi ses détracteurs. Jean-Luc Mélenchon, venu dans la région cannoise parler « marché transatlantique » et « valeur du travail » (pour ceux qui sont derrière la caméra ou les employés des palaces, notamment), s’est déclaré « en terre de mission » : « Nous sommes la lumière chez les barbares. Ici c’est le règne de l’argent et de toutes les valeurs qui vont avec. » Il aurait dû voir, samedi, le bonheur de l’équipe de « Grand Central » que la réalisatrice Rebecca Zlotowski avait tenu à convier sur scène lors de la présentation du film à « Un certain regard ». Produite sans grands moyens, une histoire d’amour parmi les intérimaires du nucléaire. Rien à voir avec les barbares et tout à voir avec ceux que prétend défendre le leader du Parti de gauche.

Renée Carton